lundi 10 juin 2013

La mort à demi-mots - Kim Young-Ha

La mort à demi-mots - Kim Young-Ha
Titre original : Naneun nareul pakwihal kwoulika ita
Traduit du coréen par Choi Kyungran et Isabelle Boudon
Editions Picquier Poche, 2002, 139 pages - Le roman a été édité en 1996 en Corée et en 1998 chez Piquier pour la traduction en langue française.

Pour une fois, je n'ai pas envie de présenter le livre d'après la quatrième de couverture car je trouve qu'elle en dit  un peu trop sans restituer vraiment l'ambiance du roman.

Je cherche à vrai dire comment en parler car je trouve à la fois ce livre déconcertant et intéressant.



C'est un roman  dont l'action se déroule dans le Séoul des années 1990.

L'histoire s'ouvre de façon assez originale sur un personnage non moins original. Pour qui n'a pas lu la quatrième de couverture ni la préface, on pourrait croire que c'est un peintre qui parle.
En fait il s'agit bien d'un artiste (je parle de la façon dont il se voit lui-même), mais un artiste  un peu particulier : il met en scène des crimes. Une sorte de tueur à gages qui serait engagé par ses propres victimes,  victimes qu'il met un point d'honneur à trier sur le volet : la personne doit être digne de devenir son client.
Le meurtre devra procurer au bourreau une intense satisfaction artistique. Non content de se définir comme un artiste, cet homme se définit comme un dieu, ou du moins il fait tout, selon ses propres termes pour devenir un dieu parfait. Il se défend de pousser quiconque au meurtre mais prétend révéler ses clients à eux-mêmes, leur faire prendre conscience de leurs aspirations profondes.... d'en finir.

Pousser quelqu'un à tuer quelqu'un d'autre est le cadet de mes soucis. Ce qui m'intéresse, c'est de faire sortir les désirs que les gens ont refoulés et enfouis au plus profond de leur inconscient. Une fois libérés, ceux-ci croissent et se multiplient tout seuls jusqu'au stade où la personne devient digne d'être mon client.

Le client très important n'est pas celui qui me paie généreusement mais celui qui m'importe une grande inspiration pour mon oeuvre. Le client de cette classe est absolument rarissime. Je ressens un immense plaisir quand j'en trouve un, même si je ne dévoile jamais ce sentiment devant lui. Les clients ne savent rien de moi [...]. Plus je parle, plus ils ont de mal à me cerner et ils finissent par être complètement déconcertés. Il n'y a là rien d'étonnant. Après tout, personne ne peut savoir grand-chose sur un dieu.

Révèle-t-il ses clients à eux-mêmes, ou les manipule-t-il ?

Je trouve l'idée de départ originale. De cet esthète du crime (je reprends les mots de la quatrième de couverture car le mot "assassin" n'est jamais prononcé dans le livre, ce serait selon lui dénaturer son oeuvre)  nous ne savons rien nous non plus : ni son nom, ni son âge, ni son apparence physique. Mais nous découvrons au fil des pages que c'est un homme financièrement aisé et très cultivé. Qui aime la concision et l'élégance sobre. (L'art, en particulier la peinture occidentale, est très présent dans ce roman.)

Ceux qui ne savent pas condenser sont impudents ( et j'en devine qui ricanent en pensant à la longueur de mes billets ;-) tout comme ceux qui laissent leur vie minable se traîner. Ceux qui ne connaissent pas la beauté de la réduction meurent sans comprendre le sens dramatique de la vie. 

Un homme on ne peut plus suffisant (il se prend pour un dieu)  et dénué de scrupules, qui  s'exprime avec une certaine morgue : Les journalistes qui sont formés pour flatter les sensibilités populaires et médiocres dissimulent entre les lignes les penchants de mes clients virtuels.


Ce roman assez court (139 pages) s'articule autour de cinq chapitres, l'assassin est le narrateur de trois d'entre eux. On rencontre, finalement, très peu de personnages.

Ce roman est classé sur la quatrième de couverture en polar fantastique.
Ce n'est pas un polar au sens propre : on connaît l'assassin dès le départ et pour ainsi dire, à l'avance, les victimes. Il n'y a pas de notion de "crime" proprement dit. Le suspense réside dans  le comment ou le pourquoi (pour lequel on n'a d'ailleurs pas forcément de réponse)...
Par ailleurs je ne comprends pas ce que ce roman policier a de fantastique : le fantastique c'est l'intrusion de l'inexplicable, du surnaturel dans le quotidien, comme certains contes de Maupassant, de Théophile Gautier, Poe, L'Etrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde de Stevenson. Je n'ai rien trouvé de tel dans cette histoire.

Si j'ai lu tout le livre en ayant hâte de découvrir la suite, il m'a quand même mise mal à l'aise à plus d'un titre : l'ambiance est très noire, je suis restée à distance des personnages que je n'ai pas réussi à trouver sympathiques : ils sont désabusés, semblent en quête de sensations forte pour se sentir exister comme ce chauffeur de "taxi balle de revolver"- des taxis qui foncent à plus de 180 km de nuit dans Séoul - à moins qu'il n'espère secrètement en finir lui aussi.

Le sexe est très présent, mais sans passion, sans tendresse, sans volupté, du sexe mécanique, de la copulation comme le dit l'un des personnages du roman, ou de la prostitution.
Il n'y a pas de plaisir dans la façon des personnages de se nourrir non plus, ils semblent à peine prêter attention à ce qu'ils mangent, "mâchant un hamburger froid".
Deux des personnages sont désignés par une simple initiale : C. et K. ce qui m'a gênée aussi pour rentrer dans l'histoire... On suit l'histoire au travers du regard soit de l'assassin, soit de C. ou de K.

Je ne peux pas dire que je n'ai pas aimé ce roman, j'ai aimé l'idée que j'ai trouvé originale, j'avais hâte de découvrir la suite mais je suis restée déconcertée et ce sexe sans passion qui flirte avec le morbide m'a mise assez mal à l'aise.
Les victimes sont très jeunes, (la plus âgée a la trentaine) et même si elles expriment une forme de lassitude on ne comprend pas pourquoi elles en arrivent à une telle extrémité.

Certains passages donnent à réfléchir. Ainsi pour C. artiste qui fait de la vidéo :
C. se rend compte soudain à quel point il est habitué à regarder le monde par le viseur de son caméscope. Quand il marche dans la rue, il cadre ce qu'il voit : il fait plus confiance à un écran vidéo et à ce qu'il a monté lui-même qu'à ce qu'il voit avec ses deux yeux. Non, pour être plus exact, c'est plus de l'attachement que de la confiance. [...] C. préfère probablement rester dans son monde, celui qu'il a créé, qui est un reflet de lui-même et qu'il a lui-même capturé.


Je perçois aussi la difficulté de "ressentir" un livre écrit par un auteur d'un pays dont je ne connais pas la culture, et où, de plus je ne suis jamais allée et donc je peine à en saisir les références culturelles.


L'auteur a éveillé ma curiosité et j'ai fait des recherches sur ces taxis balles de revolver et j'ai trouvé un passage intéressant sur books.google.fr dans le livre Séoul Cinéma : Les origines du nouveau cinéma coréen (page 99)

La ville devient parfois un espace totalement abstrait, réduit à des points lumineux qui glissent sur les pare-brises ou sur les visages, souvent ahuris ou perdus, des personnages, comme si la ville, insaisissable, leur échappait perpétuellement. La ville est bien le lieu de la vitesse. [...] David Scott Diffrient décrit ainsi le traitement du paysage urbain dans Shiri : Séoul est une aire de jeux postmoderne qui ne peut être présentée qu'en mouvement. On verra régulièrement dans les films une voiture traverser la ville comme une bombe sans raison particulière. Le personnage de Fin de siècle prend conscience du prix de sa vie dans un taxi lancé à 160 km/heure sur le périphérique et conduit par un chauffeur épuisé.

Kim Young-ha est un écrivain sud-coréen né en 1968. La mort à demi-mots est son premier roman et il a été traduit en huit langues. Il a travaillé comme professeur dans une Ecole d'art dramatique et animé une émission de radio. Depuis  l'automne 2008, il a décidé de se consacrer exclusivement à l'écriture.

C'est le premier roman coréen que je lis. Bien que j'ai été déconcertée, j'ai très envie d'en découvrir d'autres et de faire une nouvelle tentative avec cet auteur.

Lu dans le cadre du Printemps Coréen chez Coccinelle. et du challenge Le nez dans les livres chez George.










8 commentaires:

  1. Merci Soie pour cette note de lecture dans le Printemps coréen. Pour ton premier roman coréen, tu n'as pas choisi le plus facile ! Je l'ai lu début 2009 pour le défi Littérature policière sur les 5 continents, voici le lien vers ma note de lecture : http://laculturesepartage.over-blog.com/article-26925969.html et en la relisant + en lisant ta note de lecture, je me demande bien si cette histoire n'est pas une allégorie qui montre le gouvernement coréen et le peuple manipulé dans les années de dictature militaire, quand les gens n'avaient pas le choix et devaient vivre comme le disait le gouvernement, vivre, étudier, travailler, mourir... Qu'en penses-tu ?
    Bon, en tout cas, encore merci et bonne semaine.

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    1. Tu dis que ce n'est pas le roman coréen le plus facile, tu me rassures. Sans compter qu'à passer sans arrêt du mois anglais au printemps coréen et inversement, je commence à souffrir d'un "virtual jetlag" sévère (rire)
      C'est bien possible que cette histoire mette en scène une allégorie du gouvernement.
      Sur la quatrième de couverture, l'auteur dit, en parlant des années 1990 : "L'économie explosait. C'était une époque de frénésie et d'excès, et c'est ce que j'ai voulu rendre dans mon livre".
      Merci pour ton passage, je vais aller lire ta note de lecture.

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  2. Effectivement le sujet est assez original, l'ambiance noire ne me tente pas trop pour le moment mais c'est toujours agréable et intéressant de découvrir des romans ou des auteurs d'autres pays.

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    1. Oui, je suis contente d'avoir eu un premier aperçu de la littérature coréenne.
      J'ai commandé deux autres livres, de deux auteurs différents.
      Il y en a un qui rentrerait dans ton challenge Le nez dans les livres :-)

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  3. J'ai emprunté Fleur noire du même auteur à la bibliothèque pour le printemps coréen (il va falloir que je me dépêche). J'en ai lu quelques pages et pour l'instant, j'aime beaucoup. Celui-ci m'intrigue aussi.

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    1. Ce sera très intéressant d'avoir un avis sur un autre de ses livres, dans un autre genre puisque, je crois, Fleur noire est un roman historique ?
      La bibliothèque où tu vas est bien pourvue, si tu y trouves des romans coréens, c'est une chance.

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    2. Oui il se passe au début du XXe siècle et est tiré d'une histoire vraie.
      En fait, chez moi, il n'y a pas de bibliothèque du tout, mais je me déplace souvent dans une grande ville qui est bien fournie ;-)

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